SANS TABOU N°13

Nos systèmes ne forment prioritairement que pour les compétences et donner des diplômes, et ce, au mépris des valeurs morales, éthiques et citoyennes.

Ce faisant, l’Afrique se dote de dirigeants techniquement valables, une élite compétente mais nulle au plan moral, éthique et citoyen. Aucun respect pour le bien public, prompts à contourner toutes dispositions légales. Des corrompus d’une perversité qui échappe à la raison. ….Notre école qui est le lieu par excellence de socialisation des jeunes citoyens a donc failli ». Telle est la position de l’éditorialiste dans EDUFORM AFRIQUE Magazine N°52 page 04 qu’il a titré « Corruption et éducation en Afrique, notre école a failli ». Qu’en pensez-vous ?

Contribution au débat du Dr Andrianasy Angelo DJISTERA, Maître de conférences, Université de Toamasina – Madagascar

L’Afrique est connue par ses faibles performances économiques, notamment par son incapacité à générer une croissance économique sur une longue période (Hugon, 2013). Le développement du continent est conditionné par plusieurs facteurs. On note généralement les facteurs économiques (ressources naturelles, investissements et ouverture économique), mais les facteurs institutionnels et sociopolitiques sont, du moins, aussi importants. Il ne faut pas oublier la seconde catégorie de facteurs lorsqu’on analyse la croissance sur une longue période et le développement. En 1960, Rondot (1960) note que le sous-développement est un problème global, mais les recherches dans le cadre de ce domaine se concentrent, en général, sur l’aspect économique.Hugon (1967) souligne également que des éléments socio-culturels expliquent le sous-développement en Afrique et que les analyses qui ne les prendraient pas en compte ne pourraient être que superficielles.En se focalisant sur le cas de l’économie malgache, Hugon (2013) fait remarquer que pour comprendre et résoudre le problème du sous-développement, il faudrait dépasser les analyses qui se limitent à une catégorie déterminée de facteurs (économiques, politiques ou culturels). Cette approche met davantage en évidence le rôle déterminant de l’éducation dans le processus de croissance et le développement.

La littérature économique reconnaît que l’éducation ou d’une manière générale le savoir joue un rôle essentiel dans une économie (Darreau, 2003 ; Aghion et Cohen, 2004 ; Patrinos, 2016). Il s’agit d’un investissement qui influe sur la compétitivité et la performance de croissance des pays. Les nouvelles théories de la croissance accordent une place particulière à l’éducation parmi les facteurs de croissance économique (Lucas, 1988 ; Romer, 1990). Elle permet à la main-d’œuvre d’acquérir une certaine qualification nécessaire pour exploiter les technologies ou favoriser le développement technologique, générant une croissance de longue durée. A côté de ces impacts sur la productivité et l’évolution technologique, l’éducation améliore la qualité des institutions et de la démocratie (Hugon, 2013). L’éducation a d’ailleurs une triple finalité selon van Tilburg (2002, p. 17) : « préserver la culture par la transmission des savoirs, adapter les jeunes aux besoins sociétaux, et transformer la société ». Dans un tel contexte, les différents pays ont  développé la scolarisation et la formation de leur population. L’éducation formelle a connu une véritable expansion, du moins sur le plan des effectifs de la maternelle à l’Université à Madagascar. Djistera (2019) met en évidence la forte augmentation des effectifs d’élèves et d’étudiants dans les établissements d’enseignement dans la grande île depuis son indépendance. Cet accroissement des effectifs est justifié compte tenu de la faiblesse du niveau d’éducation de la population active. Dans le Rapport national sur le développement, en 2018, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) signale que le niveau d’instruction des adultes est de 6,1 ans à Madagascar. Toutefois, le processus de massification peut dégrader la qualité de l’éducation. En ce qui concerne l’enseignement supérieur, la forte croissance des effectifs dans les universités malgaches influe sur la qualité des formations et le niveau des étudiants.Laisser croître les effectifs dans les universités malgaches au-delà d’un certain niveau expose le système au risque de baisse importante de la qualité (augmentation des taux de redoublement et d’abandon) d’autant qu’il est caractérisé par de mauvaises conditions en termes d’encadrement (Djistera, 2019). Dans un tel contexte, le système éducatif ne contribue pas effectivement à la formation des ressources humaines, et donc l’accumulation de capital humain n’est pas assurée. Les investissements en matière d’éducation se réduisent, au mieux, à des investissements non productifs. 

A côté du problème de qualité, les systèmes éducatifs africains semblent indifférents quant à la prise en compte des valeurs civiques et morales, ainsi que des éléments culturels. Certains systèmes éducatifs se concentrent uniquement sur les programmes purement scientifiques et pédagogiques. Les aspects civiques, moraux et culturels sont « oubliés » dans un grand nombre de programmes d’enseignement des pays africains, alors qu’ils peuvent influer significativement sur la trajectoire de développement.

De Sardan (1996), dans son ouvrage intitulé L’économie morale de la corruption en Afrique, souligne l’importance de la corruption en Afrique. Selon l’auteur, elle est évoquée d’une manière continue dans les conversations privées. Il convient de noter que la corruption est très présente dans les systèmes éducatifs africains. Pourtant, il y a un manque de considération de la (lutte contre la) corruption dans les programmes éducatifs africains. On peut dire que la corruption est présente partout en Afrique, sauf dans les programmes pédagogiques au sein de plusieurs établissements d’enseignement de ce continent !

Le système éducatif constitue un instrument pour mettre en œuvre non seulement la formation du capital humain, mais aussi les changements culturels et l’évolution des mentalités nécessaires au développement. Toutefois, comme l’organisation TransparencyInternational affirme en 2007, l’existence de la corruption dans le système éducatif fait que les élèves et les étudiants n’acquièrent pas les connaissances et les compétences nécessaires pour qu’ils puissent contribuer de manière significative à l’économie de leur pays. En outre, dans le cas extrême, le système éducatif peut devenir un lieu privilégier où se développement des comportements de prédation défavorables au progrès économique soutenu. Dans l’ouvrage Le bas-monde universitaire, Djistera et Marson (2019) mettent en lumière que certaines universités, acteurs stratégiques dans du développement dans l’économie de la connaissance, constituent dans la réalité des « centres d’apprentissages et d’applications de pratiques frauduleuses de tout genre ». 

Un système éducatif de qualité constitue ainsi la clé du développement de l’ensemble de l’Afrique en contribuant à l’amélioration du niveau de qualification (et donc de productivité) de la population active ainsi qu’en permettant l’émergence d’institutions favorables à la stabilité économique et au développement.L’existence d’un système éducatif de qualité et répondant aux besoins de l’économie permet de créer les conditions nécessaires à une croissance économique de longue durée et au développement. Selon Patrinos (2016), l’éducation est l’un des instruments les plus importants dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités, et dans la mise en œuvre des bases d’une croissance économique solide. Selon la Banque mondiale (2014), les taux de pauvreté à Madagascar sont plus faibles pour les parties de la population ayant un niveau d’instruction plus élevé. Il faudrait ainsi renforcer les secteurs de l’éducation en Afrique afin de favoriser son développement.

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