Recteur Moussa Djiré: Dîtes moi quelle université vous avez et je vous dirai quelle élite dirige votre pays!

Pour sa contribution au débat récurent autour de la problématique del’enseignement supérieur face aux défis du développement en Afrique,le Recteur de l’Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako – Mali (USJPB), Moussa Djiréa bien voulu nous accorder le présent entretien exclusif. Historien des  relations internationales et de la Politique extérieure au départ, il s’est,depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, réorienté et travaille sur les questions foncières, la gestion des ressources naturelles, la gouvernance locale et les questions politiques et institutionnelles globales. Un parcours doublé de son expérience de recteur qui fonde la rigueur et surtout la pertinence de  son apport.

Propos recueillis par Bernadin AGBOKPE

D’après un certain courant de pensée, l’avenir de l’Afrique dépend fondamentalement de l’université, institution chargée à la fois de former les élites dirigeantes mais aussi de créer et de transmettre les savoirs et les connaissances scientifiques nécessaires pour la prospérité du continent au 21ème siècle. Votre lecture Monsieur le Recteur.

Je me retrouve parfaitement dans ce courant de pensée car l’université est non seulement un lieu de création et de transmission des savoirs et des connaissances scientifiques nécessaires au progrès ; elle est aussi un lieu d’éducation  (au sens large du terme) ; c’est-à-dire un espace où les valeurs sociétales fondamentales ouvertes aux frémissements du monde, se marient  avec celles universelles pour former des patriotes engagéset des citoyens du monde. Mais de plus en plus, l’université, c’est aussi la formation professionnelle,  la formation des cadres pour différents secteurs de l’administration et de l’économie nationale. Je suis tenté d’affirmer : « dîtes moi quelle université vous avez et je vous dirai quelle élite dirige votre pays.»

« L’université africaine se trouve actuellement à la croisée des chemins car le modèle construit au début de l’indépendance n’est plus approprié et a montré depuis longtemps ses limites. Si des mesures urgentes ne sont pas prises, l’avenir de l’université africaine est compromis » dixit le Pr Abdeldjalil AKKARI  (Université de Genève).Etes-vous aussi alarmiste Recteur ? 

Je suis optimiste de nature ; mais je partage entièrement l’inquiétude exprimée par le Professeur  AbdeldjalilAkkari. L’Université africaine se trouve effectivement à la croisée des chemins. Les institutions d’enseignement supérieur africainessont confrontées, certes à des degrés divers,  à de nombreux défis, liés entre autres, à la gouvernance, à la massification des effectifs, aux problèmes d’infrastructures et de ressources humaines, à l’inadéquation des offres de formation à la demande du marché de l’emploi et à l’évolution du monde. Il nous faut renverser la tendance négative qui marque nos établissements, si nous voulons rester audibles, visibles  et bien présents dans le concert des nations. Le monde d’aujourd’hui et par conséquent l’université chargée de former l’élite dirigeante ne peut plus s’accommoder des méthodes et pratiques pédagogiques en vigueur dans les années soixante, ou même dans les deux décennies qui ont suivi.

 Quelle est votre approche de solution (Contribution au débat)

Pour renverser la tendance, je pense qu’il nous faut mener une réforme profonde de nos établissements, fondée sur une vision claire et largement partagée de rénovation et de développement de l’institution universitaire. Les grands axes d’une telle réforme devraient se fonder  sur quatre piliers dont le  premier est relatif à la refondation de la gouvernance. Celle- ci devrait être fondée sur les impératifs de participation et de responsabilisation de l’ensemble des acteurs, la gestion transparente et concertée des affaires, tant administratives, financières que pédagogiques. Plus particulièrement, il est nécessaire d’établir un système rigoureux de gestion des ressources financières allouées. Le second pilier est relatif à la relecture des curricula et des programmes, dans le sens d’une meilleure prise en charge des besoins de la société et des exigences du monde  contemporain. Une telle approche suppose aussi la rénovation des méthodes d’enseignement et le recours aux outils appropriés axés sur la qualité et, avec comme point de mire le développement des capacités et des compétences professionnelles chez les étudiants. Le troisième pilier concerne la construction d’infrastructures et d’équipements appropriés concourant à la création d’un espace de travail et d’apprentissage propice à l’épanouissement des étudiants et des enseignants. Le quatrième pilier consiste à accorder une plus grande place à la recherche scientifique et technologique et d’en valoriser les résultats. Pour réaliser toutes ces réformes, il reste entendu qu’une place prépondérante devrait être accordée à la recherche des financements, à l’exploitation rationnelle des anciennes sources de financement et à la recherche de nouvelles plus innovantes et durables.

Comment se porte le secteur de l’enseignement supérieur au Mali ?

Le secteur de l’enseignement supérieur au Mali se porte assez bien. Nos établissements connaissent, avec des intensités diverses, les maux que j’ai présentés plus haut. Mais depuis un certain temps, il y a une forte volonté politique qui s’affirme tant au niveau de l’Etat que des autorités universitaires et des autres acteurs de l’Université pour rénover l’institution universitaire et lui redonner toute sa place dans le développement national. Cela s’est traduit, entre autres, par la construction de nouveaux campus universitaires, la rénovation des anciens, la mise en place de divers programmes et fonds de développement de l’enseignement supérieur. Je citerai, entre autres, des programmes dont les appellations sont assez significatives des nouvelles orientations : la construction du campus  universitaire de Kabala, le Programme d’Appui au Développement de l’Enseignement Supérieur (PADES), le Fonds Compétitif pour la Recherche et l’Innovation Technologique (FCRIT), le Programme de Formation des Formateurs (PFF).

Le secteur de l’éducation en général, le supérieur plus singulièrement ne peut pas rater le virage numérique. L’expérience Campus Mali est l’une des pionnières réussies en Afrique francophone avec le progiciel PGI Cocktail +. En quoi le recommanderiez-vous à d’autre pays ?          

Je suis entièrement d’accord avec vous. La révolution numérique est une réalité de notre monde moderne, tant elle imprègne désormais tous les secteurs de la vie économique, sociale et culturelle. La « fracture numérique » devrait être surmontée car l’Education en général et le supérieur, en particulier, ne sauraient rater le virage numérique. Si le secteur ne veut pas rester  en marge du grand boulevard du progrès, il lui faut bien monter dans le train du numérique et éviter de rester sur le quai. L’expérience de Campus Mali avec l’adoption  du progiciel de PGI Cocktail  traduit justement cette volonté des  plus hautes autorités  du pays et des partenaires techniques d’assurer la modernisation de notre système d’enseignement supérieur, à travers l’introduction du numérique dans les différents segments de la gouvernance universitaire.

Vous avez suffisamment parlé de ce progiciel dans votre dernier numéro pour que je m’y étende. Cependant, au risque de répéter quelque peu ce qui a été dit, j’évoquerai trois vertus essentielles qui font que ce programme peut et doit être recommandé.

La première vertu réside dans  le caractère global et systémique du progiciel PGI Cocktail+. Cela s’exprime à travers la création d’un espace de travail numérique complet prenant en compte toutes les préoccupations, académiques, pédagogiques, administratives et patrimoniales des gestionnaires universitaires. Cet espace englobe aussi bien les offres de formation, la gestion de la scolarité, y compris les inscriptions en ligne, la confection des cartes d’étudiants fiables que la mise en place d’une base de données pour la gestion des ressources humaines et l’accès aux ressources bibliothécaires numériques.

La seconde vertu concerne la possibilité de génération à temps réels des statistiques fiables sur différents indicateurs retenus. De ce fait, le progiciel constitue un outil efficace d’information et de suivi  des différents pans de la gouvernance universitaire, de la progression du taux des   inscriptions  aux sorties de promotions. A cet effet, il est important de noter que le progiciel permet d’éviter les doubles inscriptions. Enfin, la troisième vertu réside dans la souplesse et l’adaptabilité constante du progiciel. La conception du programme est telle qu’elle permet de prendre en charge les nouveaux besoins et problématiques qui apparaissent sans cesse  dans le champ de la gouvernance universitaire.          

Pourriez-vous nous faire découvrir en bref votre Université ?

L’USJPB est  la principale structure de formation et de recherche du Mali en droit, sciences administratives et sciences politiques.  C’est  une jeune université, créée en 2011,  mais dont les racines plongent encore dans la période coloniale. En effet, elle est héritière successivement de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) du Soudan, créée en 1958 et devenue Ecole Nationale d’Administration du Mali en 1962, qui se transformera en Faculté  des Sciences Juridiques et Economiques (FSJE) de l’Université du Mali, créée en 1993, devenue l’Université de Bamako (UB) en 2006. Dans sa forme actuelle, elle est née de la scission de cette dernière en quatre universités thématiques. Située sur la colline de Badalabougou communément appelée  « colline du savoir » (par opposition à la « colline du pouvoir » – siège de la présidence de la République), l’USJPB estun établissement public à caractère scientifique, technologique et culturel.

La vision de l’USJPB est celle d’une université rénovée, au service de la reconstruction du pays, de la consolidation de la paix, de l’Etat de droit et du développement durable. L’USJPB a l’ambition de faire émerger en son sein des centres d’excellence d’importance régionale et internationale en sciences juridiques, politiques et administratives.

L’Université se compose de trois facultés et d’une école doctorale. Tournées vers l’avenir, les facultés ont  mis en place plusieurs programmes de licence et de master dans les différentes disciplines du droit et de la science politique et administrative. Pour plus de détail, cf. : www.usjpb.edu.ml.

L’environnement sécuritaire dans les pays du Sahel abondamment relayé dans les média, semble contrasté avec la sérénité qui s’observe dans les universités maliennes dont la vôtre. Comment cela s’explique-t-il ?

C’est vrai qu’il y a effectivement beaucoup de problèmes dans les pays du Sahel et dont la situation sécuritaire qui impacte lourdement sur tous les autres n’est pas le moindre. L’insécurité pèse lourdement sur tous les aspects de la vie économique et sociale, notamment sur la stabilité et  la performance des universités.  Malgré cette contrainte, nous arrivons effectivement à nous en sortir plus ou moins, grâce à l’effort conjugué de l’ensemble des acteurs du système éducatif, en l’occurrence grâce au dialogue constructif que nous avons su nouer. Nous avons pu mettre en place un système de gestion participatif et transparent ainsi qu’un partenariat dynamique avec plusieurs universités. Dans ce cadre, nous avons  organisé plusieurs voyages d’études dans les universités de la sous-région et avons beaucoup appris de leurs succès et de leurs échecs. Nous avons ainsi pu opérer des innovations et, sans grand heurt, opérer le basculement dans le système LMD. Certes, il y a encore des difficultés, mais, nous les abordons avec une grande détermination et avec une grande conscience de notre rôle et de notre responsabilité dans la résolution des problèmes du pays.

Votre conclusion de l’entretien

En conclusion, Je voudrais d’abord, vous remercier de l’opportunité que vous me donnez  de présenter mon université et d’exprimer mon point de vue sur les questions liées au développement de l’enseignement supérieur en Afrique. En second lieu, je voudrais profiter de cette opportunité pour lancer un appel à  l’ensemble de mes collègues enseignants chercheurs du Mali et  du continent pour redoubler d’efforts afin de reprendre la place qui doit être la nôtre dans le processus de développement de nos pays, dans la conduite de la réflexion pour le décollage de notre cher continent . Sans enseignement supérieur performant, il n y a pas de développement et sans enseignant de qualité, tant au plan scientifique qu’éthique,  il n y a pas d’enseignement supérieur.

Laisser un commentaire