Repenser le financement international des recherches africaines : des propositions concrètes

Repenser le financement international des recherches africaines, est le titre du document d’orientation publié cette année aux éditions Agence Française de Développement (AFD) dont Rohen d’Aiglepierre et Sarah Botton sont les Coauteurs. Un document de recherche qui explore les enjeux d’une refonte du financement international de la recherche africaine et appelle à une prise de conscience globale, à la mise en place de systèmes de mesures, d’évaluation et d’incitation à travailler de manière coordonnée ainsi qu’à la constitution d’une coalition d’acteurs actifs et engagés.

Soutenu par une bibliographie conséquente, ce travail qui porte sur un sujet d’aussi grande préoccupation en Afrique, fait du partage de ses grandes articulations, un devoir.

L’indispensable recherche africaine

Parti en effet du fait qu’aucun pays au monde ne puisse se développer sans s’appuyer sur une recherche nationale forte et autonome pour inventer ses propres réponses à ses enjeux de développement, les auteurs font constater dans leur œuvre, que dans son écrasante majorité, la recherche sur l’Afrique pourtant, ne se fait ni en Afrique ni par des Africains. Ils en déduisent qu’à l’instar des pays développés, voire avec une urgence plus grande au regard de leur fragilité face aux enjeux climatiques, énergétiques et sociaux, les pays africains ont besoin de s’appuyer sur de l’expertise et de l’innovation développées localement pour répondre aux défis économiques, technologiques, environnementaux et sociaux auxquels ils sont confrontés.

Mieux, développer la recherche au niveau national, poursuivent-ils,  c’est également reprendre le contrôle sur les savoirs locaux et se donner les moyens de trouver sa propre voie de développement.

Alors que très peu de recherches abordent frontalement le sujet, et que, les capacités comme le financement de la recherche, sont encore largement concentrées dans les pays développés (UNESCO, 2015), l’aide internationale, dans un tel environnement, joue un rôle central à la fois dans l’identification, le financement et les effets des recherches africaines.

Une recherche africaine existante mais insignifiante

Remontant dans l’histoire, ils rappelleront que dans le contexte africain, de nombreuses institutions de recherche ont vu le jour durant la colonisation et peuvent donc être considérées comme l’héritage continu de la science coloniale. Les systèmes nationaux de recherche se sont progressivement mis en place à partir des indépendances et, si des efforts considérables en matière de formation des chercheurs et de financement de la recherche ont été faits à l’origine, ils ont été fortement impactés par les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) et ont dû faire face aux enjeux de massification de l’enseignement supérieur (Gaillard et al.1997). D’autres facteurs, comme la fuite des cerveaux, la faiblesse des investissements nationaux, la dépendance aux organisations internationales dans l’orientation des sciences africaines et l’influence déstabilisatrice de certains événements politiques et conflits, ont progressivement entraîné une désinstitutionalisation des structures de recherche africaines (Beaudry et al. 2018). Mais au début des années 2000, un regain d’intérêt pour l’enseignement supérieur et la recherche en Afrique a toutefois été constaté, feront-ils remarqués. Une recherche africaine en croissance, certes mais faiblement représentée dans la production scientifique mondiale.

Si cette part a chuté à moins de 1 % dans les années 1990, la production scientifique africaine a commencé à rattraper une partie de son retard dans les années 2000, pour atteindre 3 % en 2016. La part mondiale des dépenses intérieures brutes en recherche et développement (R&D) de l’Afrique étant de 1,3 % en 2013. Aussi, de 2007 à 2013, la part de l’Afrique dans le nombre total de chercheurs a enregistré une modeste augmentation en passant de 2,3 à 2,4 %.

Une autre caractéristique de la recherche africaine relevée, est qu’elle est inégalement répartie sur le continent et peu représentée dans certaines disciplines. Les pays d’Afrique du Nord, de l’Est et du Sud sont dans des situations plus favorables que les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, lesquels sont particulièrement en retard. Les pays africains francophones sont ainsi largement distancés par les pays africains anglophones. Les collaborations intra-africaines sont très rares alors même que la grande majorité des recherches africaines est faite en collaboration avec des structures de recherche de pays développés.

En dehors des recherches en santé et en agriculture, les sciences dures qui nécessitent des équipements coûteux sont également largement absentes du panorama de la recherche africaine, et le continent ne représente ainsi qu’une infime fraction des brevets déposés au niveau mondial. Dans les classements mondiaux des think tanks, les structures africaines sont très peu représentées et les structures d’Afrique francophone quasi absentes (CGDEV, 2019).

Une recherche africaine sous et mal financée

Pour le financement de la recherche africaine, les auteurs feront ressortir que les financements nationaux sont encore faibles ; en conséquence, elle dépend beaucoup d’une aide internationale qui cible encore assez peu la recherche et, partant, laisse une place importante à la philanthropie.

Aussi, la multitude d’acteurs internationaux qui  interviennent en appui à cette recherche africaine le font généralement sans coordination ni inscription dans des stratégies nationales ou régionales de long terme. Ce faisant, une multitude d’appuis aux recherches africaines peuvent coexister simultanément (bourses de mobilité, programmes de recherche, rencontres scientifiques, programmes de renforcement des capacités, assistance technique, aide budgétaire, etc.), sans qu’on en évalue les effets ou qu’on en questionne les contradictions.

Une recherche africaine fragilisée

Si un certain nombre d’initiatives nationales et régionales se sont développées, feront remarquer les auteurs, les recherches africaines restent dans des situations de grande fragilité, notamment en partie à cause des modalités d’action de l’aide internationale.

Les structures de recherche africaines dépendant en grande partie de financements extérieurs émanant de plusieurs acteurs, perdent énormément de temps et de capacité dans la coordination et le respect des multiples exigences imposées par les bailleurs. Même si de bons exemples sont à souligner, la construction de capacités nationales de recherche est très rarement une stratégie spécifique inscrite dans la durée par les organisations internationales, lesquelles privilégient souvent leurs propres urgences opérationnelles voire leurs stratégies politiques ou de communication. Peu de pays disposent ainsi de stratégies nationales de recherche, qui restent par ailleurs assez peu respectées par les financeurs internationaux.

Relever le défi d’une recherche africaine utile au développement.

Pour une recherche africaine capable d’impulser le développement des pays et de favoriser l’affirmation de l’Afrique aux grands rendez-vous mondiaux de la recherche,  le financement international de la recherche africaine aura à faire face à des tensions inhérentes, des choix complexes et incontournables qui détermineront l’efficacité du financement.        


Ainsi donc, au regard des enjeux auxquels font face les chercheurs – les équipes – les réseaux et les institutions de la recherche africaine, les auteurs, à défaut de pouvoir proposer une évaluation documentée et consolidée des projets d’appui au secteur, de mettre en évidence les tensions sous-jacentes à la définition de ces programmes et les implications parfois contradictoires des choix opérés, ont choisi au minimum d’expliciter ces tensions afin de les avoir à l’esprit et, au mieux, de tenter de les réconcilier lors des interventions. Ils ont alors proposé quelques entrées qu’ils disent non exhaustives, afin d’accompagner la réflexion sur le positionnement du bailleur au moment de définir le contenu et les modalités des programmes d’aide. Dans cette optique, ils ont identifié plusieurs tensions.Des tensions inhérentes au ciblage et aux modalités des appuis. Il s’agit pour le bailleur de choisir d’apporter un appui individuel – un appui institutionnel – ou un appui de politique publique ; de choisir d’apporter un appui à la recherche – ou un appui à l’enseignement supérieur ; de choisir l’efficacité de court terme ou les effets de long terme.

 Des tensions inhérentes aux capacités locales. Ici aussi, le partenaire aura à choisir de cibler l’excellence ou d’appuyer le système. Tenez, un dilemme classique dans toute action visant à octroyer une aide à un ensemble d’acteurs ou d’institutions repose sur la clé de répartition qui permet la meilleure efficacité et la meilleure efficience possible pour déclencher un effet de levier global. Deux questions alors se posent : celle du saupoudrage contre le ciblage, celle du levier d’accélération contre le rattrapage (ou encore discrimination positive). Autre contradiction récurrente des appuis à la recherche en Afrique est davantage liée au processus de conventionnement notamment celle liée aux faibles capacités administratives des institutions des pays partenaires. La volonté d’appuyer, par exemple, le financement d’un programme de recherche via un centre de recherche local peut parfois être découragée par les délais administratifs pratiqués dans le pays intéressé ou par le niveau des frais de gestion ponctionnés par les institutions locales, au détriment de l’équipe de recherche impliquée.

Et des tensions liées aux rapports de force à l’œuvre ; notamment la logique commanditaire et l’indépendance de la recherche – les objectifs académiques et les objectifs de développement – les langues internationales  et les langues locales – l’agenda de recherche des acteurs du Nord et les  priorités locales.

Au vu de tout ce qui précède, les chercheurs, forts des consultations et échanges avec des personnes ressources, dont des agents de l’AFD,  ont fait un certain nombre de propositions, à inscrire dans une vision systémique et coordonnée, qui peuvent être avancées pour améliorer l’éthique, la coordination, l’efficacité et la connaissance de l’aide internationale apportée à la recherche africaine. Il s’agit de : (i) l’appui à l’émergence de stratégies nationales de recherche construites localement et de fonds nationaux dans lesquels les acteurs internationaux sont incités à s’inscrire ; (ii) l’élaboration d’une charte, visant un objectif spécifique et une meilleure coordination des organisations internationales pour l’utilisation et le renforcement des capacités de recherche africaines ; (iii) des soutiens directs à la construction de capacités et de modèles économiques viables pour les institutions de recherche ; et enfin (iv) des soutiens à la formation initiale et continue, à l’accès aux outils et aux mobilités des chercheurs. Pour ce faire, une coalition d’acteurs est absolument nécessaire, celle-ci reposant sur une prise de conscience globale et sur un système de mesures, d’évaluation et d’incitation à travailler de manière coordonnée.

Somme toute, le survol ici proposé, sonne comme une invite de toutes les parties prenantes à l’appropriation du contenu de ce travail, en vue d’une recherche africaine affirmée et véritablement au service du développement.

Pake Steeves GODSON
 Source:  pp03-financement-international-recherches-africaines-daiglepierre-botton

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